Premières salves et premiers morts sur le Bismarck
Une des premières salves atteint la passerelle de majorité. De plein fouet. L'amiral Lütjens est un des premiers morts du Bismarck.
— Que le diable emporte le Groupe Ouest ! s'est-il exclamé, quelques secondes auparavant.
Mais ce n'est qu'un début. Pendant deux heures la mort va faucher, de tous les côtés, sur le cuirassé. Le colosse paralysé, déchiré, en feu, ne se bat plus que pour l'honneur, pour montrer comment on meurt...
Fidèle jusqu'à la mort....
Cette mort, ce massacre en masse, héroïque et dépourvu de sens, revêt des milliers de visages. On meurt à l'arrière, à l'avant, sur les passerelles, dans les entreponts, dans les chaufferies, et chaque fois d'une façon différente : lentement, assez vite ou bien, miséricordieusement, sur-le-champ ! L'inexorable faux n'épargnera qu'une poignée d'hommes. Le destin tient peut-être à les sauver pour qu'ils racontent la pitoyable histoire, pour qu'ils alimentent le réquisitoire contre la guerre... Les nuages jaunâtres des explosions obscurcissent le ciel. Le jour redevient la nuit, une nuit traversée d'éclairs, un linceul noir ensevelissant des milliers de destinées.
En détonant, les projectiles éclairent les contours de l'enfer, marquent, pendant la durée d'un battement de coeur, l'endroit où la mort engloutit, par fournées entières, de jeunes marins. Ceux-ci, à leurs postes, se battent, jurent, désespèrent ou prient. La salve suivante en fait un chaos sanglant.
Les canonniers anglais ont trouvé la « fourchette ». Presque chaque projectile atteint le but, moissonne par dizaines des jeunes vies. Le Bismarck ne riposte plus que faiblement, irrégulièrement, sans précision.La tourelle « Anton » est hors de combat. La tourelle « Câsar » ne tire plus qu'avec une pièce. Sur le pont, à l'endroit baptisé « place Hindenburg », les morts s'entassent par piles. Le mât militaire brûle. Des hommes, entourés par les flammes, appellent au secours. L' orgueil de la marine allemande devient une épave.

L'agonie de Bismarck vue du ciel

Du pont de l'Ark Royal, on entendait nettement le fracas de la canonnade, entre chaque décollage de Swordfish. Les conditions atmosphériques étaient toujours aussi épouvantables et le gigantesque porte-avions roulait et tanguait sous un ciel bas et gris, mais les avions réussissaient à décoller, vaille que vaille, à se former et à piquer droit vers le nord, volant bas au-dessus des flots déchaînés, sous les nuages ruisselants de pluie. Quelques secondes à peine après le départ, le pilote de tête vit ce qu'il cherchait. Un long banc de fumée noire à la surface de l'océan, que le vent emportait, et qui partait d'un petit tuyau plus som­bre. Ce fut vers cette forme que le pilote dirigea sa formation.
— Mon Dieu ! s'exclama-t-il.
La fumée se déversait de la coque informe du Bismarck aux superstructures rasées, au mât brisé, aux cheminées effon­drées, à la passerelle ravagée. Sous la fumée, on voyait clairement dans le jour terne de hautes flammes claires jaillir de l'intérieur du navire. Mais ce n'étaient ni les flammes ni la fumée qui retenaient l'attention. C'était le ballet incessant des immenses geysers qui l'entouraient de tous côtés. Deux cuirassés pilonnaient impitoyablement le bâtiment en feu ; et, sur les croiseurs, vingt 203 mm se mirent de la partie.
Le Swordfish perdit de la hauteur. Le piloté put voir les deux tourelles avant inutilisables, l'une avec ses canons encore dressés vers le ciel, l'autre laissant' pendre lamentablement ses pièceL
Et, malgré tout, envers et contre tout, la tourelle de l'arrière tirait toujours. Le pilote aperçut une bouffée de fumée crachée en direction de la forme indistincte du King George V. Là, dans cette tourelle, une poignée de héros s'entêtait à charger les pièces, à les pointer et à tirer. Et le pilote vit autre chose. Des silhouettes minuscules, qui se traînaient au milieu des flammes et des explosions, et qui sautaient de la carcasse en feu, dans la mer en furie.
Sauter par dessus bord
Environ quatre cents hommes restent à bord. Ils considèrent, les yeux exorbités, leurs camarades qui ont déjà sauté. Ceux-ci flottent à vingt ou trente mètres du bord. Ils font des gestes. Ils crient jus­qu'à ce que la mer emplisse leur bouche, les fasse tousser et cracher. Devant cet exemple, les hésitants se décident. Ils sautent à leur tour. Certains crient, d'au­tres ferment les yeux ou prient.Les paquets de mer continuent à déferler, emportant chaque fois six ou sept hommes. Certains les attendent. Quel­ques-uns essayent encore de sauter à bâbord. Le résultat est le même. La mer les assomme contre la coque ; ils perdent connaissance et se noient. Une vague en ramène même quelques-uns à bord du Bismarck, comme. s'ils se . refusaient à abandonner leur bateau.
Dans les machines, un calme surnaturel
Si, en haut, tout n'est que mort et destruction, le colosse demeure indemne dans ses parties inférieures. Les ampoules élecriques éclairent toujours, le téléphone fonctionne, les turbines tournent, on fume des cigarettes, on échange des propos. On ne perçoit les explosions de projectiles que comme un bruit lointain, sans distinguer s'ils partent ou s'ils arrivent. Chacun est libre d'en penser ce qu'il veut.
La température reste normale. Les ventilateurs ronronnent comme à l'habitude. Partout règnent un calme, un ordre fantomatiques. Les officiers savent, naturellement, ce qui va arriver, mais ils se contraignent à afficher l'optimisme. Ils reçoivent, par téléphone, des informations sur la situation, mais autour d'eux, ils en donnent une autre version.
Les mécaniciens ignorent ce qui se déroule à quelques mètres au-dessus de leur tête. La guerre a à régler le sort de 2 400 hommes, elle s'occupe d'abord de ceux des étages supérieurs sans oublier les autres pour cela ; elle les garde pour la bonne bouche. Dans les machines on goûte ce silence surnaturel. Quelqu'un élève-t-il le ton, ses camarades le font taire. C'est à mi-voix qu'ils se disent adieu, qu'ils échangent des lettres, qu'ils se montrent, une ultime fois, la photographie de leurs êtres chers, qu'ils s'indiquent un numéro de téléphone. Si l'on veut ignorer la mort, c'est pour mieux lui faire face. Chacun sait qu'il n'a pas à courir au-devant d'elle, elle saura bien venir le chercher. I
fleche
fleche

destruction du bismarck
rescapés du bismarck
En savoir plus ...
sauter du bismarck
fin du bismarck
le cuirassé bismarck coule
tragedies en mer
fleche
fleche

Jour de deuil pour la Kriegsmarine

Le 27 mai 1941, à 10h40 le Bismarck s'enfonce dans les flots