Une discipline impitoyable
En mars 1944, la « Das-Reich » est une fois de plus réorganisée et transformée en division blindée. Son commandement est alors confié au Brigadeführer Lammerding, un baroudeur qui s'est bravement battu en Russie mais y a acquis, en même temps que ses officiers, une grande maîtrise en matière d'atrocités. Il a, sous ses ordres, environ 18 000 hommes, une armée en réduction, avec son parc d'artillerie et tous les services qui lui assurent une complète autonomie de mouvement.
Les effectifs comprennent une majorité de Volksdeutsche, militaire de langue allemande n'appartenant pas au Reich proprement dit. Parmi eux, un grand nombre d'Alsaciens et de Lorrains, récemment incorporés de force, mais aussi des Luxembourgeois et des Allemands originaires de Yougoslavie, de Hongrie et de Roumanie.
Cet amalgame apparemment hétéroclite n'a pas la valeur combative des anciens, mais un encadrement solide et une discipline impitoyable, l'obligatoire camaraderie de combat et surtout la crainte de représailles sur les familles restées au pays créent des liens puissants et efficaces.
La mission confiée à Das Reich
La mission confiée à Lammerding par ses chefs consiste à maintenir à tout prix la liberté de communication entre les diverses unités de la Wehrmacht stationnées clans les secteurs de la Méditerranée et des Pyrénées atlantiques. C'est pourquoi la moindre action du maquis, sabotage de voies ferrées, attaque de dépôts de chemins de fer, mitraillage des voitures allemandes, doit être immédiatement suivie d'expéditions punitives qui frappent impitoyablement les civils qu'un hasard malheureux a fait vivre à proximité.
Fermes isolées, hameaux, villages et villes subissent à des degrés divers la fureur vengeresse des SS. Tantôt ceux-ci tiraillent au hasard sur les populations, tantôt, suivant un scénario qui paraît avoir été mis au point une fois pour toutes, ils rassemblent les habitants d'une localité sur la grand-place pendant que les maisons sont fouillées et pillées. Les otages sont parfois relâchés sans explication mais, plus souvent, certains d'entre eux, généralement les hommes, sont arrêtés et déportés.
A Montpezat-de-Quercy dans le Lot, pour prendre un exemple caractéristique, un léger accrochage entre des maquisards et une patrouille SS à deux kilomètres de ce bourg comptant quinze cents habitants, provoque une action de représailles immédiate menée par un bataillon blindé. Bilan de l'opération : 4 maisons du bourg et 12 fermes brûlées, certaines après pillage, 4 civils tués dans des conditions abominables et 22 hommes déportés. Pendant que les « justiciers » opéraient, la population, rassemblée sur la place centrale, était tenue en joue par les mitraillettes et les fusils de leurs camarades. Plus de vingt localités du Lot, de la Dordogne et du Lot-et-Garonne seront, à des degrés divers, soumises à un traitement similaire.
Chaque fois, la disproportion sera énorme, démesurée, entre l'action du maquis et la réplique des SS acharnés à faire un exemple pour tenter de perdre les partisans, en grande majorité FTP, dans l'esprit et le coeur des populations.
Les balcons de Tulles
A 21 h 30, les premiers éléments de « das Reich » pénètrent dans la ville que les FTP viennent d'évacuer précipitamment. Le lendemain matin 9 juin, dès le lever du jour, les blindés patrouillent dans les rues tandis qu'a lieu la rafle de tous les hommes âgés de seize à soixante ans. Au nombre de cinq mille environ, ils sont parqués dans la cour de la manufacture d'armes.
Appréhendé dans son bureau, le préfet Trouillé échappe de justesse au peloton d'exécution à la suite de la découverte dans ses bureaux de caisses de grenades oubliées par les FTP.
Les SS sont fous de rage et l'officier qui les commande parle de détruire la ville et d'exécuter tous les otages qui viennent d'être arrêtés. Pour lui il n'y a aucun doute, les soldats de l'Ecole normale de filles ont tous été massacrés et les blessés achevés. De plus, les mutilations relevées sur les cadavres labourés par le camion prouvent que certains d'entre eux ont été torturés.
Mais le préfet entraîne l'officier à l'hôpital où sont soignés vingt-six blessés allemands. La veille, il s'est opposé à leur exécution réclamée par un responsable FTP ; et les blessés qui avaient compris l'objet de leur conversation confirment le fait. Mis au courant, le Sturmbannfürer Kowatch, le plus haut gradé allemand présent à Tulle, informe alors le préfet que l'inévitable répression du « crime » commis contre ses camarades de la garnison sera notablement atténuée: cent vingt otages seront pendus et leurs corps jetés dans la rivière.C'est la pression exercée sur place par l'Oberleutnant Walter Schmald, officier du SD en poste à Brive, présent par hasard à Tulle au moment de l'attaque des maquisards, qui est directement à l'origine des représailles.
Schmald, qui s'était terré pendant deux jours, refit surface lors de l'arrivée des SS. Sa peur rétrospective renforcée par le désir de se faire valoir auprès de ses chefs de Clermont-Ferrand et peut-être l'intention de venger des camarades tués par les FTP, expliquent son attitude sans évidemment l'excuser. C'est lui qui a opéré dans la cour de la manufacture d'armes le tri fatal qui désignait les victimes.
Les otages ont été parqués en trois colonnes. Walter, qui connaissait bien Tulle pour y être venu à maintes reprises, a désigné lui-même la colonne maudite. Par petits groupes de dix, étroitement encadrés par les SS, les condamnés sont alors conduits sur la place de Souillac dont tous les balcons et tous les lampadaires ont été préalablement transformés en potences...
Déjà quatre-vingt-dix malheureux ont été pendus lorsque un prêtre, l'abbé Espinasse, qui avait été autorisé à les assister, s'aperçoit que le dixième groupe comprend treize hommes au lieu de dix. Il le fait remarquer à Walter et réussit à le persuader de faire grâce à trois d'entre eux. Puis, apprenant que les SS devaient quitter Tulle le 'lendemain matin, il parvient à faire arrêter les exécutions en convaincant l'homme du SD que personne n'aurait le temps de contrôler le nombre des pendus.
Finalement le dernier groupe que Walter envoie quand même à la mort ne compte que neuf hommes car, au tout 'dernier moment, un SS alsacien de dix-huit ans arrache la grâce d'un jeune Tulliste de son âge. Il y eut donc en tout quatre-vingt-dix-neuf pendus au lieu de cent vingt.
Oradour, ce n'était pas un hasard
Le convoi SS fait son apparition le 10 juin à 14 heures. Aussitôt les dispositions de bouclage et de ratissage habituelles sont prises. Elles consistent à empêcher les habitants de s'enfuir à travers champ et de les refouler vers la place centrale. Puis les hommes sont séparés des femmes et des enfants qui sont enfermés dans l'église. Dickmann ordonne aux otages de se séparer en cinq groupes, d'inégales importance, qui sont dirigés vers les locaux les plus vastes du bourg : deux hangars, un chai et deux garages. Enfin une mitrailleuse est mise en batterie devant chacune des entrées. A. 15 heures, tous ces préparatifs sont terminés.
Pendant près d'une demi-heure, les SS et leurs futures victimes restent face à face. Les hommes commencent à reprendre espoir, convaincus qu'aucune arme de guerre ne sera découverte au cours de la fouille des maisons et que, bientôt, ce malentendu prendra fin.
Mais, à 15 h 30, Kahn tire en l'air un coup de revolver. C'est le signal. Aussitôt, les mitrailleuses crachent le feu et fauchent les hommes à quelques mètres de distance.
Bientôt un amas de corps sanglants recouvre le sol. Une fois que le tir a cèssé, les SS s'approchent et achèvent les blessés à bout portant. Pourtant, dans le hangar Laudy, deux blessés légers et trois habitants, miraculeusement indemmes pour avoir eu la présence d'esprit de se jeter au sol dès le début du mitraillage, parviennent à se dégager. Mais il leur faut encore se dissimuler lorsque les SS reviennent pour mettre le feu au bâtiment. Ces miraculés parviendront ensuite à se glisser à l'extérieur en abandonnant cinq autres blessés graves condamnés à une mort atroce au milieu des flammes.
Pendant ce temps, les femmes et les enfants enfermés dans l'église attendent qu'il soit statué sur leur sort. Tout le monde a entendu le tir des mitrailleuses sans comprendre exactement ce qui se passait. Vers 19 heures, deux SS viennent déposer sur l'autel une lourde caisse remplie de grenades asphyxiantes qui font explosion quelques minutes plus tard. (Ces détails sont connus grâce au témoignage de l'unique rescapée, parvenue à s'échapper par un vitrail.)
Au moment où une fumée suffocante commence à envahir l'église, une horrible panique précipite vers les portes cette foule hurlante. Mais les SS ouvrent le feu et c'est un affreux carnage, poursuivi méthodiquement jusqu'à la fin.
Puis l'église est incendiée, comme toutes les maisons du bourg, qui n'est plus dans la soirée qu'un immense brasier, visible à plusieurs kilomètres à la ronde. Bien qu'il soit impossible de dénombrer exactement les victimes, on estime que 634 personnes, dont 241 femmes et 200 enfants, ont péri à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944.
Ce massacre est le seul que la Waffen SS, après la guerre, ait considéré comme « une tache à son drapeau ». Dickmann se serait rendu coupable de manquement aux ordres et, crime encore plus impardonnable, d'avoir retardé de deux jours la marche de son unité vers la Normandie. Une procédure, engagée contre lui en 'vue de le traduire devant une cour martiale, aurait été abandonnée à la suite de sa mort au combat.
Quant à .Lammerding au courant de l'opération projetée, il a toujours refusé d'en accepter la responsabilité.