La peur, la faim et la fatigue
Les bombardements ininterrompus, la peur, la faim et la fatigue avaient complètement brisé les nerfs de quelques-uns. Depuis des jours, ils vivaient dans une ambiance que seuls les esprits les plus solides et les moins imaginatifs pouvaient supporter sans trop de peine.
Au début des opérations d'embarquement, on ne trouvait plus trace de discipline au sein de certaines unités qui avaient éclaté au cours de la retraite. L'ivrognerie fit des ravages à Dunkerque. Un certain nombre de boutiques et d'entrepôts bombardés furent pillés. Les hommes arrivaient sur les plages encombrés d'un bric-à-brac invraisemblable allant des caisses de cognac aux cartouches de cigarettes, des jouets et des bicyclettes aux postes de radio. Et, une fois sur place, ils ne cherchaient guère à coopérer avec ceux qui faisaient de leur mieux pour essayer d'organiser les choses. Au reste, il arriva souvent qu'il n'y eut pas d'organisation du tout. Le système imaginé par l'état-major du général Adam ne manquait apparemment pas de logique, mais la division de la plage en secteurs distincts n'était d'aucun secours aux soldats coupés de leur unité et qui ne savaient où aller. Des milliers d'hommes erraient d'un groupe à l'autre, à la recherche d'un visage ami, d'un officier chargé de l'embarquement qui leur donnât des instructions et leur dît où former une queue. La plupart étaient épuisés, « à peine capables, rapporte le capitaine d'un bateau, de se déplacer le long de l'embarcadère ».
Dès qu'ils avaient trouvé un bâtiment en mesure de les emmener, ils n'étaient que trop enclins à se diriger comme des automates vers lui, en pataugeant dans la mer, avec l'espoir que la marine s'occuperait du reste.
Les faits rapportés par l'un des officiers de l'Oriole n'offrent rien de particulièrement exceptionnel. L'Oriole ne possédait pas d'embarcations pour aller chercher les hommes sur la plage. Son capitaine décida donc de l'échouer et de l'utiliser comme « quai » : les soldats y grimperaient pour aller s'embarquer sur d'autres navires mouillés en eau profonde sur l'arrière de l'Oriole :
« Tout le monde passa à l'arrière pour soulager la proue autant que possible. Nous fonçâmes droit sur le rivage jusqu'à ce que nous touchions le fond et que l'Oriole s'immobilise, puis nous mouillâmes deux ancres de sept cents livres à l'arrière pour nous touer dessus. Les soldats barbotaient et nageaient. Il fallait hâler quantité d'entre eux sur la lisse. L'ennui, c'est "que, lorsqu'on lançait un filin à un homme, une demi-douzaine s'y accrochaient et s'y cramponnaient, dans l'eau jusqu'au cou. C'était le diable de persuader l'un ou l'autre de lâcher pour qu'on puisse tirer le reste à bord. »
Une fois embarqués, les hommes se sentaient incroyablement soulagés. « Une curieuse sensation de liberté s'empara de moi, rapporte un officier de l'armée. Toute la fatigue accumulée au cours des dernières heures se dissipa. J'estimais avoir fini ma tâche. »
Certains, pourtant, ne connurent pas cette joie. Au fur et à mesure que s'écoulaient les heures et que passaient les jours, leur tension nerveuse s'exaspérait. Affamés, assoiffés, morts de fatigue, affolés par le vrombissement des « Stuka », les sirènes des navires, le fracas des bombes, le staccato des mitrailleuses, les jurons et les cris des hommes, ils s'effondrèrent.
Les coques de noix
Les petites embarcations assuraient maintenant la navette entre les plages et les gros navires mouillés en eau profonde. La diversité de ces embarcations était extraordinaire : bateaux de sauvetage, chaloupes, canots minuscules, remorqueurs de rivière, bateaux de pêche français et belges, bateaux de plaisance, petits bâtiments de transport conçus uniquement pour le commerce entre la terre et l'île de Wight, dragueurs d'huîtres de pleine mer, yachts, chalands de la Tamise et même le bateau-pompe de ce fleuve, qui prenait la mer pour la première fois de son existence !...
Allan Barrel, qui vécut l'évacuation à bord d'une de ces petites embarcations, le Shamrock, bateau de plaisance, a raconté son expérience — qui fut, au reste, celle de beaucoup d'autres :
« Nous regardions ce qui ressemblait à des milliers de bâtonnets alignés sur la plage et nous fûmes stupéfaits de les voir se transformer en une foule grouillante. Je pensais en ramasser 70 ou 80 et filer. Avec le soleil derrière moi, j'estimais pouvoir toucher un port ou l'autre de la côte est. Nous chargions, ainsi que le Canvey Queen, quand je me rendis compte que ce serait égoïste de partir alors que plusieurs destroyers et autres grands bâtiments attendaient au large d'être « approvisionnés » en hommes par de petits bateaux. Je décidai donc que c'était à nous de le faire.
» Nous pouvions transporter soixante hommes assis, soit, avec ceux qui restaient debout, environ 80 soldats britanniques, épuisés, souvent pieds nus, parfois vêtus de leur seul pantalon, mais encore assez en forme pour grimper à bord des destroyers. Nous fîmes autant de voyages qu'il en fallut pour remplir ce navire...» La navigation était extrêmement difficile, à cause des épaves, des bateaux renversés la quille en l'air, des torpilles, et des soldats qui essayaient de se comporter en marins pour la première fois de leur vie. Ils faisaient avancer leurs coques de noix jusqu'à mon bord en utilisant les crosses de leurs fusils en guise de rames. Beaucoup criaient qu'ils coulaient. Je ne pouvais pas les aider : je m'approchais du rivage autant que j'osais le faire...
» Plus tard, je recueillis les passagers de deux ou trois grands radeaux Carley, bourrés à craquer, chargés qu'ils étaient chacun d'une cinquantaine d'hommes debout qui avaient de l'eau jusqu'à la taille. Nous nous dirigions vers notre destroyer quand le moteur stoppa, l'hélice bloquée, je crois, par un corps humain. Il y avait des tas de corps en eau peu profonde. Des marins plongèrent et essayèrent en vain d'ôter l'obstacle. J'étais trop épuisé pour piquer moi-même une tête dans l'épaisse couche de mazout qui nous entourait et plutôt que de demeurer sur notre bateau désormais inutile, je demandais à être embarqué à bord d'un navire de la flotte. Perdre ce bateau, mon gagne-pain, fut la goutte qui fit déborder le vase. Je jetai un dernier regard à la plage, m'écroulai sous un canon, mis ma tête dans mes mains et priai. »
« Les choses allaient bien mal, rapporte, de son côté, le patron du bateau de sauvetage de Margate, le Lord Southborough. Les soldats arrivaient de tous les côtés et se noyaient tout près de nous. Nous n'y pouvions rien et la dernière fois que je regagnai le rivage, il me sembla que nous faisions plus de mal que de bien en attirant les hommes loin de la terre parce que les lames de fond les entraînaient et qu'avec leurs vêtements trop lourds ils étaient incapables de revenir à la surface. »
Pourtant, et en dépit de toutes les difficultés, à la fin de la journée, 53 823 hommes avaient regagné l'Angleterre, soit 6 500 de plus que la veille.
Refoulés
Il y a heureusement les plages, mais leur pente est si faible que les bâtiments d'un tonnage moyen ne peuvent approcher à moins de 1 500 ou 2 000 mètres. Pour permettre des navettes de petits bateaux, l'Amirauté anglaise a fait appel à tous les petits yachts ou canots à moteur de la Tamise et des ports du Kent. On a même remorqué, à travers le détroit, des trains entiers d'embarcations à rames.
Certains des volontaires qui armaient ces petits bateaux étaient plus riches de bonne volonté que d'expérience maritime. Et puis, il y avait les avions et bientôt l'artillerie de campagne allemande maintenant à portée des plages.
Lorsque les Français arrivèrent à leur tour, le général Gort leur fit d'abord réserver 5 000 places par jour. Quelques-uns de nos soldats réussissaient à se glisser parmi les Anglais. Ils se faisaient parfois repousser sans ménagement. Ils s'en indignaient à tort. Les marins anglais ne faisaient qu'exécuter leurs consignes et l'on verra de la même façon les Tommies refoulés des bateaux anglais réservés aux Français.
Courage, panique et solidarité
On ne pouvait espérer que dans cette masse de 350 000 hommes, il n'y eût que des héros ou des hommes parfaitement maîtres de leurs nerfs. Le petit chaland anglais AL 16 signale, le 29 mai, qu'il a eu ses deux moteurs noyés parce que les soldats français l'avaient envahi si précipitamment que l'eau embarquait à force. Ce fut pire dans le cas de l'Eve, un petit canot à moteur qui avait déjà fait six voyages ; il périt au cours du septième, envahi par la mer à cause de sa surcharge. Il n'y eut qu'un seul survivant.
A côté ce cela, les rapports anglais signalent des détachements français qui refusent d'embarquer sans ordre de leurs chefs ou de se séparer de leurs armes, d'autres des groupes anglais au bord de la panique...
Il faut retenir surtout la magnifique solidarité qui ne cessa de jouer en faveur des bateaux coulés en cours de traversée. Au secours du Sirocco coulé dans la nuit du 30 au 31 mai, ont accouru trois bateaux anglais et un polonais. L'avant-veille, c'était notre Cyclone qui, déjà surchargé par 575 soldats français, recueillait 158 Anglais d'un dragueur coulé devant lui. Le 1" juin, la malle Prague, anglaise, appareillée de Dunkerque à 9 heures du matin avec 3 000 hommes de notre corps de cavalerie, est attaquée par douze bombardiers et continue sa route avec une forte gîte et une machine hors de service. Le destroyer Shikari l'accoste en marche, lui prend plus de 500 hommes et deux autres bateaux anglais viennent le remplacer. Ainsi, le Prague pourra continuer son chemin et venir s'échouer sur la côte anglaise.
Quelques instants plus tard, c'est le Scotia, 2 000 passagers français, qui est touché à son tour et commence à couler par l'arrière. Plus des trois quarts de nos soldats seront sauvés par l'Esk qui est venu, sous les bombes, accoster le transport, faire passer les hommes à son bord, tandis qu'on en recueille une centaine à la mer et que les canonniers continuent à servir leurs pièces pour écarter lés avions ennemis.
C'est à des équipages de cette classe que l'on doit de n'avoir, en dépit de la masse des bateaux coulés (près de 200 au total) perdu après embarquement qu'en- viron 5 000 hommes sur 350 000.