L'arme psychologique des nazis
L'arme psychologique la plus efficace des nazis était la façon dont ils manipulaient le conseil juif. Ce dernier, instrument avant tout de la politique allemande, était composé de juifs dont les motifs de « collaborer » allaient de la sauvegarde de leur propre vie à la protection de leur peuple contre la dureté de leurs oppresseurs. Il s'agissait évidemment là d'une tâche impossible, la même finalement, encore qu'à un degré supérieur, que celle de la police juive, dont les membres se voyaient constamment obligés de choisir entre la vie de leur famille et celle de leur prochain.
Le rôle du Judenrat
Le rôle du Judenrat a suscité de violentes polémiques. Rendu responsable par les Allemands de l'administration du ghetto, gérant trente départements (budget, santé, secours, sépultures), il employait jusqu'à six mille personnes.
Les jugements très durs concernant Adam Czerniakow sont devenus, après la découverte de son Journal, plus nuancés. Nul ne peut plus mettre en doute la sincérité de l'homme et ses bonnes intentions. Au moment où la guerre éclate, il est déjà un membre éminent de la communauté. Le maire de Varsovie le choisit pour diriger le Comité civil établi pendant le siège. Le 4 octobre, comme il le note dans son Journal, il est conduit au QG de la Gestapo qui le charge de coopter vingt-trois autres personnes pour constituer ce qui deviendra le Judenrat. Ainsi son rôle n'est pas dû à la simple désignation par les Allemands. Mais cette position dirigeante, il l'a souhaitée et il n'exprime aucune répugnance à ce qu'elle soit le fait de l'occupant.
Beaucoup de leaders des organisations juives d'avant-guerre ont quitté Varsovie avant le siège ; d'autres, qui avaient fait partie du Judenrat à ses débuts, partent encore légalement, notamment pour la Palestine, dans les premiers mois de l'occupation. Au fil des jours, son poste lui devient un fardeau, et Czerniakow témoigne d'un grand sens des responsabilités envers son peuple, d'une grande sensibilité à ses souffrances. Tous les témoignages montrent pourtant une haine générale à l'égard du Judenrat : «Après la sangsue nazie vient la sangsue qu'est le Judenrat », écrit, par exemple, Chaïm Kaplan dans son Journal . Peut-être parce que la population, jamais en contact direct avec les Allemands, déverse sa rage sur ceux qui lui sont proches. Mais aussi parce que le Judenrat est infiltré par des Juifs étroitement contrôlés par l'occupant. Pourtant, eût-il été sans défaut, constitué exclusivement d'hommes dévoués, les efforts du Judenrat étaient voués à l'échec. Il n'était qu'un rouage dans l'application de la Solution finale.
Les policiers juifs dans le ghetto de Varsovie
C'est le service d'ordre juif (Ordnungsdienst) qui est chargé de conduire les Juifs sur l'Umschlagplaz, le lieu où ils sont concentrés avant d'être déportés. Ce service d'ordre, composé de bénévoles, avait été mis en place dès la constitution du ghetto. Il était commandé par des officiers, des juristes ou des membres de professions libérales. Chargés de faciliter la circulation dans le ghetto, de nettoyer les rues et d'enlever les ordures ménagères, ces policiers sont au départ des personnages populaires : pour la première fois, il existe en Pologne des policiers juifs. Ce n'est que lorsque 1 600 d'entre eux sont chargés, après la fermeture du mur, de lutter contre la contrebande et qu'ils en deviennent partie prenante, que leur image commence à se ternir, pour devenir, avec le début de la grande déportation, l'institution la plus haïe du ghetto de Varsovie.
Police juive impitoyable
La police est impitoyable. Ringelblum, dans sa chronique, en fait la triste constatation : « Les agents de police se distinguaient par leur terrible immoralité et leur corruption. Mais pendant les déportations, ils ont atteint le point culminant de la dépravation. Ils n'élevèrent pas un seul mot de protestation contre la tâche révoltante dont ils furent chargés : mener leurs propres frères à l'abattoir. »
Le journal de Adam Czerniakow
A l'aube du 22 juillet, veille du jour de commémoration de la destruction des deux Temples, les murs du ghetto sont placés sous la garde des « bleus » — la police polonaise — et de troupes ukrainiennes, lituaniennes et lettones.
Hôfle et ses aides se rendent au siège du Judenrat : « Le Sturmbannführer Hôfle et ses compagnons sont arrivés à dix heures, écrit Adam Czerniakow dans son Journal. On a coupé le téléphone. Les enfants ont été éloignés de la cour proche de la communauté. On nous a déclaré que, à l'exception de quelques cas, tous les Juifs, sans exception d'âge et de sexe, seraient évacués vers l'Est. Aujourd'hui, nous devons livrer un contingent de six mille personnes avant seize heures. Il en sera de même (sinon plus), chaque jour. [...] Le Sturmbannführer Hôfle m'a prié de le suivre dans son bureau et m'a déclaré que, pour l'instant, ma femme était libre mais que, si l'évacuation n'était pas couronnée de succès, elle serait la première à être fusillée comme otage » —pour contraindre le Judenrat à signer l'affiche qui annonce la «réinstallation des Juifs », selon l'expression utilisée par les nazis et dont l'organisation technique lui incombe, les Allemands ont en effet pris seize personnalités en otage. Le lendemain, Adam Czerniakow se suicide. Il laisse un mot à sa femme : « On veut que je tue de mes propres mains les enfants de mon peuple. »