Mort du chancelier Dollfuss
Le
25 juillet 1934, à Vienne, vers midi, cent cinquante-quatre hommes appartenant à la SS Standarte 89 autrichienne, conduits par le SS Holzweber et revêtus de l'uniforme de la garde civique autrichienne, s'emparèrent par surprise de la Chancellerie en quelques minutes, grâce à la complicité du major Fey, chef de la police.
Grièvement blessé, le chancelier Dollfuss fut déposé sur un canapé dans la salle du Congrès. En guise de soins, on le somma de démissionner : il refusa. On posa près de lui une plume et du papier et on le laissa agoniser, le harcelant pour obtenir sa signature. Il mourut à dix-huit heures, sans avoir vu ni le médecin ni le prêtre qu'il réclamait, mais sans avoir capitulé.
Pendant ce temps, les troupes loyales et la police avaient encerclé le Parlement. Dans la soirée, on apprit que Mussolini réagissait violemment à ce coup de force et mobilisait cinq divisions qui partaient se masser à la frontière du Brenner. A dix-neuf heures, les émeutiers se rendaient. Hitler rappela ostensiblement le Dr Rieth, ministre d'Allemagne à Vienne, avec lequel les émeutiers étaient restés en liaison téléphonique permanente pendant la journée du 25. La méthode brutale venait d'échouer. Hitler sentait combien de pareils procédés étaient dangereux quand la réussite ne venait pas les absoudre. Il fallait donc adopter des méthodes souterraines éprouvées et laisser agir seul le SD et les organisations qu'il contrôlait. La Gestapo allait pouvoir intervenir.
Intimider l'adversaire
Avant de passer à l'annexion de l'Autriche, le Führer recourut à ce qui allait devenir une de ses tactiques habituelles: l'organisation d'une entrevue destinée à malmener et à intimider l'adversaire. En février 1938, il invita donc Schuschnigg, le chancelier autrichien, à venir le rejoindre dans son nid d'aigle de Berchtesgaden. Schuschnigg ne se doutait pas de ce qui l'attendait. Comme il admirait poliment la vue magnifique qu'ils avaient sur les Alpes bavaroises, Hitler l'interrompit brutalement par ces mots: «Nous ne sommes pas venus discuter du paysage ou du temps qu'il fait.»
Le Führer se lança alors dans un monologue de deux heures dirigé contre Schuschnigg et son gouvernement, qui s'acheva sur un ultimatum. Les concessions faites par le chancelier lors du pacte austro-allemand de 1936 ne suffisaient plus. Le parti nazi autrichien, qui se trouvait encore légalement interdit, devrait être autorisé. Seyss-Inquart, un avocat viennois profondément nazi que Schuschnigg avait déjà fait conseiller d'État dans son gouvernement, devrait être nommé ministre de l'Intérieur et chef de la Sûreté. Les portefeuilles de la Défense et des Finances seraient attribués à des nazis.
Schuschnigg fut traité par Hitler avec le plus complet dédain. Grand fumeur, il dut en outre se passer de cigarettes tout au long de l'entrevue en raison de l'aversion du Führer pour le tabac: sa résistance s'en trouva profondément affectée, et il finit par signer l'ultimatum.
Les Allemands en Autriche
De retour à Vienne, Schuschnigg retrouva courage et détermination. Il décida de réaffirmer l'indépendance de l'Autriche et de soumettre, le dimanche 13 mars, la nation entière à un plébiscite pour savoir si les Autrichiens souhaitaient ou non une «Autriche libre, indépendante, sociale, chrétienne et unie». Devant cette décision, le protégé de Hitler, Seyss-Inquart, mit aussitôt Schuschnigg devant un nouvel ultimatum: ajourner le plébiscite ou affronter une intervention militaire allemande. Le 11 mars, Schuschnigg se décida à renoncer au plébiscite. Cependant, il était trop tard! Non seulement Goering réclamait une action immédiate, mais l'agitation qui régnait en Autriche fournissait à Hitler la justification dont il avait besoin pour envahir le pays: le rétablissement de l'ordre.
Au dernier moment, le Führer pensa à Mussolini et décida de donner au Duce des explications sur son imminente intervention en Autriche. Il choisit comme intermédiaire le prince Philippe de Hesse, aristocrate allemand qui avait épousé une fille du roi d'Italie. Quand le prince téléphona de Rome pour dire que le Duce donnait «très amicalement» à ce projet son accord, Hitler exprima ouvertement sa gratitude. «S'il vous plaît, dites bien à Mussolini que je n'oublierai jamais cela... Jamais, jamais, jamais. Je resterai à ses côtés quoi qu'il puisse arriver, même si le monde entier lui tombe dessus.» Hitler devait tenir cette promesse.
Fuites, suicides et arrestations
A Vienne, la foule applaudit les vainqueurs pendant que les socialistes attendaient la suite des événements et que les Israélites, connaissant les mesures prises en Allemagne contre leurs coreligionnaires, fuyaient ou se suicidaient. De nombreux membres de l'ancienne classe dirigeante autrichienne en firent autant. Le nombre des victimes ne fut jamais publié, mais il est certain qu'il atteignit plusieurs centaines. Il faut y ajouter les nombreuses personnes assassinées par les tueurs nazis pendant les trois premiers jours de l'occupation. Des centaines d'autres furent arrêtées et envoyées dans les camps de concentration, notamment le grand-duc Max et le prince Ernst von Hohenberg, fils de François-Ferdinand. Quant aux socialistes et autres opposants de gauche, ils furent arrêtés en masse. A la mi-avril, on comptait près de quatre vingt mille arrestations, à Vienne seulement.
Enfin, la Gestapo se manifesta par deux assassinats retentissants. L'un était assez inattendu. Le jour même de l'entrée des troupes en Autriche, des agents de la Gestapo enlevèrent le conseiller d'ambassade, baron von Ketteler, qui avait été le conseiller le plus intime de von Papen, alors ambassadeur d'Allemagne à Vienne. Au bout de trois semaines les eaux du Danube rejetèrent son cadavre. Bien que les mobiles de cet assassinat n'aient jamais été éclaircis, il semble qu'il fut une sorte d'avertissement « à la cantonade » adressé à von Papen que l'on soupçonnait de jouer le double jeu. Heydrich croyait que Ketteler était allé mettre certains papiers importants en sécurité en Suisse sur la demande de von Papen. Au même moment, von Papen fut relevé définitivement de ses fonctions à Vienne. Il devait, quelque temps après, être envoyé à Ankara. Faisant montre de son habituelle lâcheté, il n'avait pas davantage protesté pour l'assassinat de Ketteler qu'il ne l'avait fait pour ceux d'Edgar Jung et de von Bose, le 30 juin.
Le second assassinat surprit moins : le général Zehner, que le président Miklas avait voulu désigner pour succéder à Schuschnigg, tomba sous les coups des tueurs noirs qui ne lui avaient pas pardonné son opposition au putsch de 1934. Le matin du 12, le major Fey, qui avait pourtant joué un rôle considérable dans le putsch manqué de 1934, se suicidait après avoir tué de ses mains sa femme et son fils.
Entrée triomphale d'Hitler
Le 13 mars, à dix-neuf heures, Hitler fit une entrée triomphale à Vienne, accompagné de Keitel, chef de l'OKW. Le même jour une loi réunissait l'Autriche au Reich sous le nom d'Ostmark, « Marche de l'Est », mesure que Hitler annonça le 15 à la Hofburg de Vienne, en ces termes « J'annonce au peuple allemand l'accomplissement de la mission la plus importante de ma vie. »