Le West Virginia
Le West Virginia sur son flanc extérieur avait déjà terriblement souffert. Une torpille explosa juste sous la casemate où le matelot Robert Benton attendait les autres servants de sa pièce. Il la vit venir vers lui figé, incapable de bouger.
Projeté en l'air par l'explosion, il se releva, courut à travers le pont et alla s'abriter derrière une plaque de blindage à tribord. Levant la tête, il vit les bombardiers en vol horizontal, et dans le soleil levant, les bombes qui tombaient, ressemblant, durant une fraction de seconde, à des flocons de neige.
Dans les compartiments intérieurs du navire, les hommes se voyaient épargnés de telles visions, mais leur situation n'était guère plus plaisante. Le magasinier Donald Brown, dans la soute à munitions inférieure, à trois étages sous le pont, tenta en vain de faire marcher le téléphone. Aucune ligne ne fonctionnait plus.
Les torpilles éclataient, des fumées étouffantes se répandaient à l'intérieur du navire, maintenant plongé dans l'obscurité. La gîte s'accentuait. Des hommes commencèrent à hurler dans le noir. Quelqu'un cria : « Abandonnez le navire ! » et les hommes cherchèrent à tâtons l'échelle de remontée.
Brown pensa qu'il n'avait aucune chance d'y parvenir dans la mêlée des hommes qui se bousculaient, et il gagna un compartiment voisin, où il trouva une échelle pour lui tout seul. Il parvint jusqu'au deuxième entrepont, mais ne put monter plus haut.
Dans le poste de commandement de l'artillerie du bord, situé bien au-dessous de la ligne de flottaison, la situation paraissait également désespérée. On entendait les torpilles qui explosaient quelque part aux étages supérieurs, et, par une écoutille,
l'enseigne Victor Delano vit que l'eau commençait à gagner le troisième entrepont.
L'écoutille se mit à vomir une épaisse fumée jaunâtre, et la gîte s'accentua. Tables, chaises, couchettes glissèrent à travers la pièce pour aller s'écraser contre la cloison bâbord. Dans le central de communications intérieures, situé dans la pièce voisine, des étincelles jaillissaient des fils par suite des court-circuits.
Une eau huileuse commença à couler à travers les orifices du système de ventilation, puis de la fumée jaune se répandit à nouveau. Tout semblait maintenant inutile ; et Delano conduisit son équipe vers le centre de contrôle des avaries du navire.
Avant de refermer derrière lui la porte étanche, il appela pour s'assurer que personne n'avait été oublié. Tout à coup six électriciens, couverts d'huile, surgirent d'on ne sait où. Ils avaient été projetés à travers l'écoutille d'un étage supérieur.
Puis l'aspirant-électricien Charles Duval cria qu'on l'attende. Il semblait en difficulté, et Delano rentra dans la pièce pour l'aider, mais il glissa sur le plancher huileux, tomba sur Duval, et les corps enchevêtrés des deux hommes furent projetés, au milieu des tables et des chaises, contre la paroi inférieure.
Ils ne purent se remettre sur leurs pieds, car il y avait de l'huile partout, et incapables même de ramper, durent effectuer une véritable ascension en s'accrochant à des fils téléphoniques qui pendaient.
Arrivés à grand-peine au centre de contrôle des avaries, ils y trouvèrent une situation presque aussi grave. Les lumières baissèrent, s'éteignirent, puis se rallumèrent faiblement, un circuit de secours ayant pu être mis en service. Derrière la porte étanche du côté où penchait le navire, l'eau commença à monter, s'infiltrant à travers la bordure et fusant par un orifice d'échappement d'air.
Delano pouvait entendre les supplications et les cris des hommes restés derrière cette porte, et songea avec angoisse au choix que devait faire le capitaine de frégate Harper, officier des avaries du West Virginia : condamner ces hommes à une mort certaine ou ouvrir la porte, et mettre en péril le navire en même temps que la vie des hommes qui se trouvaient dans le compartiment central. La porte demeura fermée.
Harper s'efforçait désespérément d'entrer en contact avec le reste du navire, afin de diriger les mesures permettant de rétablir l'équilibre du navire en l'inondant en partie volontairement. Mais tous les circuits de transmission étaient coupés.
Le nécessaire fut cependant fait par le lieutenant Rieketts, qui avait mis au point de sa propre initiative un plan destiné exactement à faire face à ce genre de situation. Aidé d'un seul matelot, qui savait faire fonctionner les robinets et legs valves, il réussit à redresser lentement le cuirassé, qui se posa tout droit sur la vase du fond.
L'enfer sur l'Oklahoma
Se trouvant totalement exposé, le cuirassé reçut immédiatement trois torpilles, puis deux de plus au moment où il commençait à pencher vers bâbord.
L'eau monta, les lampes de secours s'éteignirent. L'enfer se déchaînait. Des gros obus de cinq cents kilos, échappés à leurs amarres, balayaient les hommes devant eux. Des rouleaux de câbles d'acier de remorquage roulaient sur les planchers, bloquant l'accès des échelles du second entrepont.
On se battait pour atteindre le pont par les quelques échelles encore accessibles. Sur l'échelle de la division S, c'était un véritable embouteillage, à quelques mètres seulement de l'air libre. Chaque fois qu'une explosion retentissait à l'extérieur, des hommes se précipitaient par les écoutilles vers les profondeurs du navire, se heurtant à ceux venus des entreponts qui cherchaient à gagner le pont supérieur. Il devint bientôt impossible de se mouvoir dans quelque direction que ce fût.
Le California atteint
Le California fut atteint par une première torpille à 8 h 05. Le matelot Durrell Connor la vit venir de son poste dans la chambre des signaux. Il ferma le hublot au moment même où le projectile frappait la coque exactement en dessous de lui.
Une autre torpille toucha alors le navire vers l'arrière, et il est possible qu'il y en ait eu d'autres encore. Le California était particulièrement vulnérable, les panneaux de six des écoutilles donnant accès à sa double coque ayant été enlevés en vue d'une inspection qui devait être effectuée le lendemain lundi. Une douzaine d'autres panneaux étaient entrouverts. L'eau s'y engouffra et se répandit dans tout le cuirassé.
Elle emplit les soutes à mazout dont le choc avait déjà disjoint les tôles, se mêlant au carburant et mettant hors d'action la centrale électrique. Elle envahit le poste de compression d'air à l'avant, où le mécanicien Robert Scott s'efforçait encore de faire parvenir de l'air comprimé aux pièces de cinq pouces. Les autres marins abandonnèrent le poste en criant à Scott de les suivre. Il leur répondit :
— Je suis à mon poste ! J'y resterai tant que les canons tireront !
Privés d'électricité, les hommes s'efforcèrent désespérément d'accomplir à force de bras les tâches destinées aux machines. Le matelot Connor se joignit à une longue chaîne d'hommes qui passaient aux pièces des gargousses et des obus.
L'Oklahoma roule sur lui même
Tous les regards étaient rivés sur l'Oklahoma. De son bungalow de l'île Ford, le premier-maître Albert Molter le vit se renverser sur le côté, lentement et avec dignité comme s'il était fatigué et cherchait le repos. L'Oklahoma continua à s'incliner jusqu'à ce que ses mâts et ses superstructures se soient enfoncés dans la vase, laissant apparaître sa quille pareille à une énorme baleine échouée.
Huit minutes seulement s'étaient écoulées depuis l'explosion de la première torpille. Sur l'Oklahoma, les hommes ne désespéraient pas encore. Le cambusier Terry Armstrong se trouvait seul dans un compartiment exigu du deuxième pont. Comme l'eau s'y engouffrait, il ouvrit un hublot par lequel il réussit s'échapper. Le matelot Malcolm Mac Cleary se sauva de la même façon en passant par le hublot d'un lavabo.
L'aumônier catholique Aloysius Schmitt s'efforçait d'emprunter une voie analogue, mais un bréviaire qu'il portait dans sa poche se coinça contre l'embrasure du hublot. Redescendu dans le compartiment et cherchant se débarrasser de son livre de prières, il vit plusieurs hommes qui se précipitaient vers le hublot. Il se porta à leur aide, au mépris de sa propre sécurité, et réussit en sauver trois ou peut-être quatre avant que le compartiment n'ait été complètement submergé.
Certains hommes ne se rendaient même pas compte du danger qu'ils couraient. Suffoquant, nageant, ils essayaient de s'orienter dans le monde à l'envers des poches d'air qui se formaient au fur et mesure que le cuirassé se renversait.
Le matelot George Murphy pateaugeait dans la salle d'opérations de l'infirmerie, se demandant quelle partie du navire avait un plafond en céramique. Il ne soupçonnait pas qu'il avait le plancher au-dessus de sa tête. Sur le pont supérieur, la situation paraissait moins confuse. A mesure que le navire relulait sur lui-même, la plupart des membres de l'équipage purent échapper au flot montant en enjambant le bastingage et en marchant le long de la coque, puis sur la quille elle-même.