Le capitaine Linderman et le lieutenant Nobis

Deux Hommes du Bismarck et deux destins...

Le refus de Lindermann d'abandonner le Bismarck qui coule
Le capitaine de vaisseau Lindemann, facilement reconnaissable à sa casquette blanche, se tient debout sur son bateau qui sombre. Autour de lui, trois hommes. Une lame déferle sur le pont. Lindemann s'accroche, réussit, à se maintenir à bord. Son voisin de gauche est emporté.
Le commandant se redresse, porte la main à sa casquette, salue ses hommes à la mer, se retourne, salue de nouveau le pavillon.
Ses compagnons lui, parlent. On devine qu'ils essayent de le convaincre. Il hoche négativement la tête. Puis, toujours accompagné par eux, il avance, en gardant difficilement son équilibre, de l'arrière vers l'avant, passe devant les incendies, marche sur les morts. Une nouvelle fois, il salue ses camarades dans l'eau.
Il n'y a pas à se tromper sur le sens de cette scène. Les deux hommes restés auprès du commandant le conjurent d'abandonner le navire.. Lindemann refuse.. Ils décident d'employer la force, se saisissent de lui, veulent le jeter à l'eau. Mais le commandant se débat désespérément. Il frappe autour de lui, crie, se dégage, revient vers l'arrière, salue encore une fois.
C'est fini. Le cuirassé se couche sur bâbord. Lentement, très progressivement, comme s'il voulait .laisser le temps de s'écarter aux hommes qui flottent au voisinage de sa coque, il tourne sur lui-Même. Puis la rotation s'accélère. La quille paraît à la surface.Quelques secondes. La coque s'enfonce. Les hélices tournent toujours ; elles sont les dernières à disparaître. Le navire de guerre le plus moderne du monde n'existe plus, il a été coulé par son équipage. Avec lui il entraîne des dizaines, peut-être des centaines de survivants qui n'ont pu le quitter à temps. Il sombre avec son commandant... pavillon haut.
La chance du lieutenant Nobis, un rescapé du Bismarck
Le souffle de l'explosion l'a projeté par­dessus bord. Comme une feuille de papier ! Il a heurté l'eau violemment et perdu connaissance. Son gilet de sauvetage le maintient à la surface. La température glaciale le ranime au bout de quelques secondes. Il disparaît dans les vallées liquides, reparaît dans l'écume des crêtes. L'eau salée pénètre dans ses yeux, dans son nez. Il s'écarte de plus en plus du Bismarck.
Nobis sent, dans sa bouche, un goût de sel et de mazout. Il crache, vomit. Il voit des morts défiler auprès de lui, les bras roidis, levés vers le ciel, comme s'ils voulaient le saluer une dernière fois. Nobis parvient à surmonter son épouvante. Toujours au bord de la perte de conscience, il s'efforce d'adapter ses mouvements de nage aux vagues. La tête lui fait mal, les yeux le brûlent, ses membres le paralysent. Ses idées dansent la sarabande.
Nobis dérive vers une vaste flaque de mazout. Ne pas y entrer, à aucun prix ! Il se débat frénétiquement. L'huile colle les yeux, obstrue les pores. Elle provoque l'asphyxie.
Il se rapproche de la flaque. Nager n'a aucun sens par une telle mer. Une vague le soulève, l'emporte, quelques secondes après il n'est plus qu'à un mètre de la zone dangereuse. Un souvenir traverse sa mémoire :celui du matelot Bauer qui, naufragé, a avalé du mazout. Il ne vit plus qu'entouré de médecins. On le nourrit artificiellement. Un mort vivant !
Pas ça ! Autour de lui, il n'aperçoit que des flaques de l'affreuse substance, grandes ou petites, qui jettent des reflets irisés. Il sort la tête de l'eau aussi haut qu'il le peut. Ah si seulement le bourrelet de la nuque ne faisait pas aussi mal. Il parvient dans un tourbillon. Il se couche sur le dos. Mais non, la mer lui accorde une trêve. Il voit le Bismarck devant lui... à six, sept cents mètres. Il distingue les hommes qui courent sur le pont, pauvres points noirs, désespérés. Un sentiment de solitude, d'abandon, d'impuissance l'envahit.
Un remous l'entrai ne vers les profondeurs. Nobis avale de l'eau salée, se débat, lutte contre la mer. Ce n'est pas le moment de penser à des souvenirs mélancoliques. Les yeux le brûlent de plus en plus. Le sel les colle. Il faut accomplir un effort pénible pour rouvrir les paupières.
Un bruit. Hallucination ? Tour de l'imagination ?
Mais non ! Voilà un bateau... tout proche... un destroyer. Il défile à grande vitesse. Nobis le regarde passer. Il distingue les marins, sur le pont. Ceux-ci doivent bien le voir ? Il crie. Va-t-on l'entendre ? Va-t-on l'apercevoir ? Va-t-on le secourir ? Le destroyer vient tout près. Il va diminuer de vitesse, jeter des filins à l'eau, le repêcher ! On ne peut tout de même pas le laisser se noyer ainsi ! Ça ne se fait pas ! Ce serait un manque d'humanité inimaginable ! Eux aussi sont des hommes, après tout !
Le destroyer passe comme une flèche, sous l'effort de ses hélices tournant à toute puissance. Cette fois, c'est fini, pense Nobis. Un sentiment de lassitude, de résignation, l'envahit. Voilà donc ce qu'on appelle mourir... Nobis sera parmi les rescapés.
lindermann
rescapes du bismarck
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